Ta mère a encore acheté des cœurs de canard. Ça fait bien dix ans que je n’en ai pas mangés. Elle est très forte ta mère, elle s’est donnée beaucoup de mal pour me faire rester ce soir. Quand tu es repartie chercher des serviettes en papier, pendant qu’on faisait la queue à la caisse, elle m’a dit combien tu étais contente que nous ayons pris un appart. « Moi aussi », j’ai répondu, et j’espère que ça n’a pas sonné trop morne. Parce que la caissière me regardait par en-dessous, et moi je regardais ses seins, en imaginant à quoi ressemblait sa mère, si elle faisait des grillades au charbon de bois pour son gendre, si son père serrait fort les mains de ceux qui mangeaient à sa table. Je me disais qu’elle n’avait pas tes diplômes, tu vois, qu’elle aimait simplement qu’on la promène dans une super auto avec des chromes et un moteur qui gronde au feu rouge. Que ça la changeait des lundi matin, et puis surtout des samedis après-midi, quand elle devait mettre sa petite blouse rose et ne pas oublier son badge ridicule qui rappelait son prénom à des gens qui la regardaient à peine en balançant leurs tranches de jambons blancs premier prix sur le tapis.
On aurait pu tous rester là des heures durant, elle sur sa chaise, nous serrés et gesticulants, se regardant les uns les autres, en silence jusqu’à ce qu’un hurlement retentisse, honteux, qu’on essaie d’oublier parce qu’il pourrait vous donner envie de crier à votre tour, ensemble mais gelés, dans l’air sec d’un grand entrepôt, comme des chiens en Antarctique.
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